Des Vikings sous-estimés ?
Les Vikings sont encore aujourd’hui considérés comme des pillards par la plupart des historiens. Ils lançaient leurs raids contre les monastères, volaient leurs richesses puis repartaient sur leurs navires avant que leurs adversaires n’aient eu le temps de réagir. Par la suite, ils se firent mercenaires se vendant indifféremment aux Francs, aux Bretons et aux Aquitains. Seul l’acquisition de richesses les intéressait, peu importait le moyen. Cette vision a été popularisée par Jules Michelet (1798-1874) et n’a jamais été remise en cause depuis malgré les découvertes archéologiques et des incohérences textuelles.
Cette vision est d’autant plus suspecte qu’elle ne correspond pas avec ce que l’on sait des Vikings dans d’autres pays. En Angleterre, par exemple, les historiens affirment que les rois anglais devinrent des « puppet kings », des rois-marionnettes, entre les mains des envahisseurs. Loin d’être considérés comme de vulgaires pillards, les Vikings furent les véritables maîtres du pays.
Partout les Vikings fondèrent des colonies, sauf en France. Régis Boyer déclare : en Normandie « Il ne s’est pas agi d’une colonisation au sens strict du terme » car ils manquent « d’effectifs assez nombreux »[i] ! Ce territoire a été abandonné à ces bandits par un roi faible incapable de mettre un terme à leurs exactions. La croyance commune est que si les Francs avaient eu de bons chefs, jamais les Vikings n’auraient réussi à les vaincre. Le mythe de « l’invincibilité » française » était très populaire au 19e siècle… Certains le cultivent encore.
Systématiquement, les Vikings ont été sous-estimés, sous-évalués, méprisés et rejetés comme un épiphénomène de l’Histoire de France. Seule la Normandie a été marquée par les envahisseurs du Nord. Ailleurs, ils sont passés comme le vent sans rien laisser. Nous pensons que cette lecture est grandement idéologique. La France du 19e siècle, fière des ses origines latine et méditerranéennes, symbole de civilisation et de connaissance, a toujours méprisé et sous-estimé ses racines germaniques, porteuses de barbarie et d’ignorance. A ce mépris culturel s'est ajoutée une guerre de religion opposant le Christianisme latin au paganisme du Nord. Ceux qui rejettent ces origines germaniques oublient -voire nient- qu’à part les Romains et les Sarrasins, tous les envahisseurs qui s’installèrent en France venaient de l’est et du nord.
Le temps est venu de reconsidérer la lecture traditionnelle française avec laquelle les historiens ont systématiquement regardé l’histoire de cette période et sous-estimés non seulement le phénomène viking, mais toutes les influences germaniques. Ces Germains ont laissé bien plus de traces dans l’identité française – mais aussi espagnole- que nous le pensons.
Ci-dessus. Détail de fresque murale, Wallington Hall, Northumberland, peinte par William Bell Scott (1811-1890) décrivant l'invasion du Northumberland.
[i] Cf Régis Boyer Les Vikings, Idées Reçues, 2002, p57
Une lecture traditionelle plutôt incroyable.
Les invasions vikings ont longtemps été regardées comme une période de décadence par les universitaires. Cependant, durant cette période, le monde a connu une extraordinaire expansion. Bien sûr, l’Empire franc s’est effondré et la féodalité est apparue, mais le centre du monde commença à quitter les rivages méditerranéens pour se fixer sur les rivages européens où de nouvelles puissances (Portugal, Espagne, France, Hollande, Angleterre, Suède) allaient prendre le relais des anciennes (Egypte, Phénicie, Grèce, Carthage, Rome et Cordoue). Les invasions ne furent pas une période de décadence, elles furent une période de révolution, une révolution maritime et commerciale dont les commerçants vikings semblent bien avoir été des acteurs déterminants[i].
Les invasions vikings ont duré 273 années entre 793 (date de l’attaque contre le monastère de Lindisfarne en Angleterre) et 1066 (date de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant). Les historiens européens ont analysé les invasions comme un phénomène progressif. Johannes Steenstrup (1844-1935) considérait que les attaques vikings suivaient toujours le même processus en trois étapes –de durée d’ailleurs très variables selon les territoires : dans un premier temps, les pirates vikings attaquaient les monastères et autres lieux mal défendus, ensuite ils organisaient de véritables armées, fondaient des bases sur les principaux fleuves et mettaient en coupe réglée des régions entières. Enfin, ils s’installaient sur les terres qu’ils avaient conquises. Lucien Musset (1922-2004), auteur français de référence sur la question, analysa les invasions en Neustrie- la région entre Loire et Escaut correspondant grosso modo au bassin parisien- avec la grille de Steenstrup. De 800 à 845, la Neustrie fait l’objet d’attaques de pillards. Entre 845 et 900, des armées ravagent le pays. A partir de 900, les Vikings s’installent sur les terres tombées sous leur contrôle. Les suivants de Lucien Musset ont repris son analyse et l’ont étendue au reste de la France sans chercher plus loin.
Selon cette lecture, les invasions vikings n’ont pas été préparées. Les envahisseurs n’avaient pas d’objectif précis, pas de stratégie, pas d’ambition. Ils sont arrivés portés par les vents, ils ont pillé les richesses de l’Occident poussés par l’avidité et se sont installés dans un beau pays vallonné avec un climat agréable. Dans cette vision, la France est victime de vulgaires larrons. Ces derniers n’ont pu prospérer que grâce à la faiblesse, la lâcheté et la bêtise des successeurs de Charlemagne. Cette vision n’est elle pas par trop caricaturale ?
Ci-dessus. Gravure du 19e siècle de Paterson décrivant un débarquement viking en Angleterre.
Pirates divisés ou armée véritable?
Ci-contre. Enluminure 12e s décrivant un débarquement viking. On remarque que les guerriers ne sautent pas dans la vase, mais marchent sur des planches pour atteindre la berge. Pierpont Morgan Library, New York
Habituellement, on considère que les envahisseurs n’avaient pas de stratégie, ni d’objectif, ni d’armée. Cependant, ceux qui ont étudié la question ont constaté que dès le début des invasions, les Vikings se déplaçaient avec une discipline digne d’une légion romaine, tellement efficace que pendant les 20 premières années de l’invasion, ils restèrent invaincus. Certains universitaires prétendent que les Vikings étaient très peu nombreux- tellement peu qu’ils n’ont pas eu les moyens d’aucune ambition coloniale ou politique- et n’ont jamais remporté la victoire sur aucun champ de bataille contre les Francs. Ils étaient des maraudeurs, attaquant des lieux mal défendus qui s’enfuyaient à l’approche de l’ennemi, rien de plus. Cette lecture est étrange car les Annales Franques décrivent de terribles batailles entre Francs et Vikings, souvent remportées par ces derniers.
Quand Charles le Chauve se porte aux devants de Ragnar avec son armée en 845, il est écrasé et trouve refuge avec ses troupes dans l’abbaye de Saint-Denis, abandonnant Paris aux envahisseurs. Lorsque Seguin comte de Bordeaux attaque Asgeir qui vient de s’emparer de Saintes cette même année, il est à son tour vaincu. Loup de Ferrières écrit : « Ne survécurent que ceux qui parvinrent à s’enfuir. » Seguin fut exécuté. En 852, Rannoux de Poitiers, le plus puissant des comtes francs, se porte aux devants d’Asgeir. Le chef danois vient à sa rencontre et l’écrase à Brillac. En 857, Etienne, comte de Clermont, est tué au combat par les Vikings. Lui aussi avançait avec son armée pour affronter les Danois.
D’autres textes sont plus explicites encore. Le 10 février 880, à Ebstorp, dans le Lunebourg, « Brun, duc des Saxons et frère de la reine, deux évêques et douze comtes restèrent sur le champs de bataille : beaucoup de Saxons furent entraînés par les vainqueurs, qui en se retirant dévastèrent la Frise et pillèrent Utrecht ». En 885, « Ragnold, duc du Maine rassembla en hâte ses gens de guerre dans la Neustrie et la Bourgogne et se porta sur la Seine au devant des Normands. Ceux-ci acceptèrent le combat. Par malheur pour les Francs, le duc Ragnold fut un des premiers qui tombèrent sous les coups des païens. Découragées par la perte de leur chef, ces troupes retournèrent dans leurs foyers, pendant que les Normands commettaient impunément des massacres et des incendies sur le bord de la Seine ». « Non loin de Maestricht, le 16 juin 891, ils battirent complètement les Franconiens, tuèrent l'archevêque Sunderold de Mayence, le comte Arnolphe et un grand nombre de nobles, s'emparèrent du camp allemand, massacrèrent leurs prisonniers, et après cet exploit, revinrent sur Louvain ». En 925, « Rollon perdit onze cents hommes, mais Rodolphe fut blessé et le comte Helgaud fut au nombre des morts. Les Francs se retirèrent, laissant les ennemis maîtres du pays ».Ces affrontements ne furent pas des escarmouches, mais de véritables batailles rangées. Ceux qui prétendent que les Vikings n’ont jamais remporté aucune bataille rangée contre les Francs devraient cesser de puiser leurs connaissances dans les Sagas islandaises et lire les Annales franques.
Troupes clairsemées ou multitude?
Ci-contre. Miniature tirée de la Vie de Saint Aubin, abbaye d'Angers. Elle montre l'arrivée des Vikings à Guérande en Bretagne en 919.
Il est communément admis que les Vikings ne furent pas très nombreux et que donc ils n’ont pas pu avoir commis tous les dégâts que les chroniqueurs leur imputent. Les invasions vikings auraient été un phénomène beaucoup moins terrifiant que ne le laissent entendre les moines, nos principaux relais concernant cette période.
A l’appui de cette lecture, un célèbre universitaire a produit une étrange équation : « Prenez la population de la Scandinavie aujourd’hui –autour de 20 millions d’habitants- comparez-la avec la population européenne –près de 500 millions- et vous voyez bien qu’il est impossible que si peu d’individus aient pu causer autant de dégâts. Quand les clercs décrivent des flottes de centaines de navires et des armées de milliers d’hommes, ils mentent. Ils exagèrent soit parce qu’ils sont couards, soit parce qu’ils ont des raisons politiques de mentir… Les Vikings n’étaient pas nombreux et ils n’ont d’ailleurs pas été assez nombreux pour coloniser la Normandie… »
Cette « équation » --et les conclusions que l’auteur en tire-- est très présomptueuse. De pareils syllogismes peuvent conduire à des affirmations très originales du genre : « Prenez la population de la ville de Rome, comparez-la avec la population d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient, et vous verrez immédiatement que l’Empire romain n’a pas pu exister ! » Cette équation est insensée, mais elle permet à un universitaire d’affirmer que les moines anglais, irlandais, gallois, écossais, frisons, aquitains, neustriens et bretons qui ont rédigé des chroniques étaient tous des menteurs et des lâches. Personnellement, je préfère faire confiance à ceux qui ont vécu les invasions plutôt qu’à ceux qui pratiquent « l’alchimie historique ».
Tous les textes disent qu’ils étaient nombreux et Dudon de Saint Quentin, auteur d’une Historia Normanorum vers 1030, explique pourquoi : la polygamie. A l’époque, quand une mère attend un enfant, c’est dur. Lorsqu’elle s’occupe de ses autres enfants, de la basse-cour et travaille aux champs, cela devient très dur. Si d’aventure elle est malade, fatiguée, sous-alimentée ou que sa grossesse est tout simplement difficile, alors elle a de grands risques de perdre son enfant, voire la vie. Dans la société polygame scandinave, si une mère a une grossesse délicate, les concubines prennent en charge les travaux domestiques et la laissent se reposer. Il en résulte une mortalité infantile bien plus faible. C’est assez pour faire une différence démographique significative entre Païens et Chrétiens. Dudon ajoute que le climat froid réduit également les risques infectieux et les épidémies, augmentant encore la disparité.
Les Scandinaves –tous les textes le disent- étaient nombreux, suffisamment nombreux pour fonder des colonies en Irlande, en Ecosse, en Angleterre, en Islande, au Groënland, en Russie, en Frise… Pourquoi n’auraient-ils pas été assez nombreux pour fonder des colonies en France!?!
Une autre raison explique pourquoi les hommes du Nord furent si nombreux, une raison politique. Les Francs décrivent les Normands comme des « pirates ». Nous utiliserions le vocable « terroriste » aujourd’hui. Le fait est que tout terroriste se présente comme un résistant et tout résistant est considéré comme un terroriste par son adversaire. Si les Francs considèrent les Vikings comme des « terroristes », il y a de grandes chances pour que les Vikings se sentent l’âme de résistants. Considérons un instant la situation politique au 8e siècle. Qui est le grand prédateur ? Les Sarrasins ? Non. Ils ont été vaincus devant Poitiers en 732. Les Vikings ? Les invasions n’ont pas encore commencé : ils n’existent pas encore. Qui alors ?
Le grand prédateur était Charlemagne en personne, lui qui avait vaincu les Lombards, les Bavarois, les Slaves, les Aquitains, les Bretons, les Frisons, et mené 17 campagnes pour soumettre les Saxons… Il y a de grandes chances pour que les Danois qui soutinrent les Saxons dans leur lutte contre les Francs se soient sentis comme des résistants qui devaient affronter l’ogre carolingien. Ils n’ont pas agressé l’Empire carolingien, ils se sont défendus contre un prédateur. Quand les Vikings arrivèrent en Frise, en Aquitaine, en Bretagne, ils purent toujours développer le même discours : « Vous avez été vaincus par les Francs qui vous ont imposé leur domination. Vous les détestez. Nous aussi. Si vous le souhaitez, nous pouvons vous aider à vous débarrasser d’eux et obtenir votre indépendance. Allions-nous et combattons ensemble. » Diviser pour régner. Partout, ils réveillèrent la haine des Francs, soufflèrent sur les braises de la révolte, encouragèrent la sédition et la division pour triompher d’un ennemi beaucoup plus puissant. Ceci explique pourquoi nous voyons des Bretons, des Aquitains, des Saxons, des Frisons et même des Francs combattre aux côtés des Danois. Ces ralliements expliquent comment ils réussirent à être suffisamment nombreux, non seulement pour affronter les Francs, mais aussi pour les vaincre.
Le mythe viking
Ci-contre. Cuirasses, casque à cornes, boucliers en métal, épées lourdes, malgré les premières découvertes archéologiques, les artistes avaient encore la possibilité de « rêver » les Vikings. En réalité, l'artiste semble avoir représenté des Celtes. « The first cargo » est une huile réalisée en 1910 par N.C. Wyeth pour illustrer une nouvelle de Conan Doyle, New York Public, Library, Etats-Unis.
Lorsque vous lisez les textes francs, les chroniqueurs ont souvent recours à un anonyme « les Normands de la Loire » ou « Les Vikings de la Seine ». De temps en temps, ils nomment un chef, mais le plus souvent, les envahisseurs ne sont pas regardés comme une armée obéissant à un chef, mais comme un groupe de prédateurs. Les prêtres terminaient leur sermon par A furore normanorum libera nos, Domine. Les Vikings n’étaient pas considérés comme une armée en guerre ou un peuple en migration, ils étaient assimilés à un fléau comparable à la peste ou à la famine.
Il existe un mythe viking. Le Viking est sans doute l’envahisseur le plus célèbre. Chaque enfant peut décrire un Viking. Pourquoi pas un Franc ou un Vandale ? Certains, perdus dans les brumes du Nord, disent que ce mythe viking est un mythe « racial ». Mais c’est une grossière erreur : ce qui a impressionné l’Occident ce ne sont pas les yeux bleus et les cheveux blonds. Les Saxons, les Frisons, les Francs eux aussi avaient des yeux et des cheveux clairs, pourtant, ils n’ont généré aucun mythe. Ce qui reste gravé dans nos mémoires, c’est le fléau, la terreur aveugle qu’ils provoquèrent. Pour la première fois, le danger ne venait pas de l’est, mais de l’ouest, pour la première fois, l’ennemi ne venait pas à pied, mais naviguait sur la terrifiante mer, synonyme d’enfer pour un chrétien. Pour la première fois, les envahisseurs n’étaient pas des hommes avançant lentement vers leur destinée avec leur bétail, leurs moutons, leurs chèvres, leurs cochons, leurs poulets, leurs enfants, leurs femmes et leurs lourds chariots, mais des bêtes féroces tapies dans les îles du littoral ou dans les zones marécageuses attendant le meilleur moment pour semer le désespoir dans des attaques terrifiantes visant Dieu, ses serviteurs et ses maisons. Le mythe viking est dans la manière de faire, nulle part ailleurs. Les attaques vikings semblent sans but, absurdes, ne cherchant qu’à détruire. Mais en fait, si cela avait été le cas, les invasions auraient-elles duré aussi longtemps ?
Pour garder ses troupes motivées pendant des décennies, vous avez besoin d’un projet qui porte l’espoir, qui crée l’enthousiasme, suffisamment grand pour transcender les générations. Ce projet ne peut pas être le pillage des monastères ni la perspective de mourir l’épée à la main pour rejoindre le Walhalla. Après une décennie, il n’y avait plus rien à piller et pourtant les invasions ont duré plus de deux siècles…