La Gascogne, une colonie viking?
Ci-contre. Ancienne embouchure de l'Adour à Capbreton. Au loin, la Rhune et l'Espagne. Photo J. Supéry
Renée Mussot-Goulard, historienne médiéviste, mentionne la présence scandinave en Gascogne comme « la plus longue occupation d’un territoire français par les Normands ». Etrangement, cette occupation n’est jamais évoquée dans les livres consacrés aux invasions. Les historiens gascons ont conclu : « Si les spécialistes des Vikings ne mentionnent pas la Gascogne, c’est que les Vikings n’y ont rien accompli qui soit digne d’intérêt. Pourquoi devrions-nous dès lors mentionner les Vikings ? Comme tout le monde est d’accord pour les ignorer, oublions-les ! »
Un autre argument pour ignorer la question est l’absence de vestiges archéologiques. Bien sûr des armes ont été découvertes dans les lits des fleuves, bien sûr le Tuc de Panassac, fouillé au 19e siècle a révélé des artefacts vikings, mais ces découvertes ne suffisent pas à justifier une étude sérieuse. Cette position pourrait cependant changer rapidement. Depuis 2001, des archéologues travaillent dans le lit de la Charente à Taillebourg, un toponyme qui apparaît dans les textes avec la forme Tralliburgo, une transcription de Traelleborg, le château des esclaves… Dans ce fleuve, l’équipe du professeur Mariotti a découvert plus d’objets vikings qu’en 150 années de fouille en Normandie… Ils ont découvert un quai et une jetée datée de la période viking, période qui a duré 80 ans en Saintonge. Il est temps de reconsidérer les textes et de se demander si le royaume au-delà des mers que devait fonder Björn ne se situait pas en Gascogne.
La conquête de la Gascogne
Ci-contre. Les remparts romains de Dax, Lapourdan et d'autres cités de Gascogne n'ont pas résisté très longtemps à l'attaque massive lancée en 840. Après sa chute, les Vikings n'occupaient pas une cité. Ils en détruisaient une portion des remparts et les portes et avertissaient les indigènes que si ils faisaient mine de les restaurer, ils reviendraient et les massacreraient tous jusqu'au dernier. Les Vikings se contentaient d'installer des points fortifiés autour des cités afin de les surveiller. Cela explique pourquoi les vieilles cités sont entourées de communes portant des noms d'origine scandinave.
La plupart du temps, les historiens qui étudient la Gascogne ne savent rien des Vikings. Ils connaissent les Celtes, les Romains, les Visigoths, les Sarrasins, les Ibères, les Basques, mais les Vikings demeurent des étrangers qui colonisèrent la Normandie. Bien sûr, les chartes mentionnent les Vikings en Gascogne, mais ces mentions ne concernent que des raids sans lendemain. Quoi d’autre ?
Cependant, cette lecture des chartes locales n’est pas très honnête. Le Bréviaire de Lescar –texte désormais perdu- mentionnait : « Chaque année, lançant une flotte, les Visigoths venaient d’une mer enfermée au milieu des terres et arrivaient à Mimizan d’où plus cruels que des bêtes féroces, ils ravageaient, selon leur habitude, toute la Vasconie. » Ce texte nomme quelques cités prises par les Danois. Bazas, Bayonne, Dax, Eauze, Lectoure, Auch, Sos, Lescar, Oloron, Tarbes, St-Bertrand-de-Comminges et St-Lizier. Pas un seul évêché n’échappe à l’offensive.
Le Cartulaire de Tarbes -également perdu- est mentionné par Nicolas Bertrand qui écrit la Geste des Toulousains en 1515. « A cette époque, les pays de Gascogne furent ravagés et anéantis. Les Danois traversèrent la mer avec de puissantes flottes et apportèrent la frayeur. Ils arrivèrent sur les rivages océaniques de la place forte de Bordeaux et jaillissant de leurs navires, ils recouvrirent, comme l’on dit, toute la surface de la terre. Les habitants de cette région ne purent résister à leur terrifiante intrépidité et à la sauvagerie de leur attaque. »
Bertrand Compaigne écrit en 1657 : « Avant la mort de Louis le Débonnaire apparut une formidable éclipse présageant la désolation de l’Eglise et la confusion de l’état. Deux ans plus tard, les Normands ravagèrent la Gascogne mettant à feu et à sang les cités de Bazas, Aire, Lectoure, Dax, Tarbes, Bayonne, Oloron et Lescar. »
Le Cartulaire de Bigorre écrit entre les 11e et 13e siècles complète : « Non seulement ils exterminèrent par l’épée et la faim les hommes, mais ils démantelèrent les tours et les murs de défense, livrèrent aux flammes basiliques, oratoires, les plus humbles chapelles, renversèrent les autels, profanèrent les tombes des saints et dispersèrent leurs ossements. »
La Chronique de Bazas conclut : « Les destructions commises par ce gens parmi les plus barbares que l’on nomme habituellement Northmen, transformèrent presque toute la Gascogne en un désert, après que les paysans aient été tués ou chassés… Ils détruisirent tout, tuèrent et pillèrent de telle sorte que tout fut ruiné dans le pays. Comme il ne restait rien qui tînt debout en Vasconie, la plupart de ces incendiaires retournèrent à la côte. » Les évêchés occidentaux pourvus de titulaires en 840 tombèrent dans un total abandon. Ces textes décrivent une attaque massive, une guerre totale en rien comparable à ce qui se déroule ailleurs en Europe. Cette attaque n'est pas le fait de pillards, mais d'une armée d'invasion.
Reconstitution de l'offensive de 840 d'après les chartes locales et la toponymie.
Cette carte reconstitue l'invasion de la Gascogne telle qu'elle a pu se produire. Quatre armées semblent avoir opéré simultanément. Une première se déplaçant probablement à cheval a longé le piémont pyrénéen s'emparant de Lescar, Oloron, Tarbes, Saint-Bertrand-de-Comminges et Saint-Lizier et vraisemblablement atteint la Méditerranée. Le Cap Béar, dans les Pyrénées-Orientales, semble désigner son chef, Björn. Une autre armée a remonté l'Adour et envahi les coteaux jusqu'à Toulouse. Cette armée semble avoir été commandée par Hastein. Estibeaux (Hasteinborg) et Estigarde (Hasteingard) semblent se référer à ce chef. Une troisième armée partie de Mimizan était logiquement conduite par Asgeir. La capture de Bazas permit de couper la Gascogne de sa nouvelle capitale politique, Bordeaux. Cette armée, comme celle de Hastein, a été arrêtée dans sa marche par la Garonne. Une quatrième armée est vraisemblablement restée autour de Bordeaux, prenant le contrôle du Médoc. Cette dernière devait être commandée par Ragnar qui laissa de nombreux toponymes, comme Royan autour de l'embouchure de la Gironde. Cette attaque irrésistible et sans merci offrit la Gascogne aux Vikings.
La Gascogne dans les chartes locales.
Ci-contre. Cette enluminure tirée du Beatus de Saint Sever évoque une bataille, qui pourrait être celle de Taller qui mit fin à la domination Viking en Gascogne vers 982.
Cette installation en Gascogne a été niée par de nombreux chercheurs, mettant en avant qu’aucun texte ne la prouvait. Bien sûr, nous ne découvrirons jamais d’acte royal accordant la Gascogne à un chef viking. Ceci dit, aucun écrit ne fut établi à l’occasion de la concession de la Normandie à Rollon. Par contre, des textes existent bel et bien.
En 868, à la fin de la première vague d’invasions, Charles le Chauve ordonna la restauration des remparts de Saintes, Angoulême, Périgueux et Agen, des cités situées sur la rive droite de la Garonne. Cela signifie qu’il reprend le contrôle du pays. Cependant, Bordeaux, capitale d’Aquitaine, son royaume depuis 843, située sur la rive gauche, n’est pas restaurée. Qui empêcha le roi franc de récupérer sa capitale ? Pas Pépin, il croupit en prison depuis 864. Qui alors ? Nous avons une réponse. En 876, l’évêque de Bordeaux quitte sa ville car il ne supporte plus de vivre parmi les païens. Le pape lui-même se plaignit de sa fuite et en 887 protesta car l’évêque toujours réfugié à Bourges refusait de revenir convertir les Païens. En 892, le Pape ordonna à Léon, venu de Normandie, de convertir les païens de Gascogne. Il est mis à mort à Bayonne. Un texte nous apprend que dans les années 880, la partie occidentale d’Aquitaine –c’est-à-dire la Gascogne-- était toujours dangereuse et qu’aucun voyageur ne se risque à la traverser. En 930, une flotte danoise remonte l’Adour, ravage Dax et Saint-Sever, mais pas Bayonne toujours sous le contrôle des Danois. En 976, le comte de Bordeaux perdit une bataille et fut exécuté. En 982, une grande armée commandée par le Duc de Gascogne vint dans la plaine. L’armée viking commandée par un certain Aigrold avança contre lui et scella le destin des Vikings de Gascogne. La charte de Condom raconte que la lutte fut terrible et que tellement de païens périrent que « même des années plus tard, on voyait plus d’ossements que de végétation dans la plaine. » Ce fut la première et la dernière défaite des Danois en Gascogne. Cette victoire acquise, le Duc put enfin restaurer l’Eglise dans le pays. Le « trou noir historique » était terminé. Il avait duré 142 années.