La Gascogne, un objectif politique.
Guillaume de Jumièges nous apprend que Ragnar Lodbrok -connu sous le nom de Ragnar aux Braies Velues- avait ordonné à son fils Björn Jarnsida -alias Björn Côtes de Fer- d’aller conquérir une résidence au-delà des mers. Ce texte évoque clairement un objectif territorial et donc politique des invasions qui nous éloigne encore un peu plus de l’image de pilleurs de monastères. Or, aucun texte ne mentionne sur quelle terre Björn, qui est clairement désigné comme le chef et le bénéficiaire des invasions, a jeté son dévolu. On sait simplement qu’en 858 ce chef fait sa soumission à Charles le Chauve. Le roi de Francie occidentale dut logiquement lui accorder une terre. Or, la seule terre qui ne sera plus jamais évoquée comme terre carolingienne après cette date, c’est la Gascogne.
Les Vikings et Capbreton
Ci-contre. Le clocher de l'église Saint Nicolas à Capbreton a toujours joué le rôle d'un amer pour les marins. Autrefois, il marquait l'embouchure de l'Adour. Le « Feu de la Torrele » le 24 décembre pourrait symboliser la destruction de cet amer, emblème de la domination viking.
En 2003, nous avons emménagé à Capbreton, un petit port de pêche caché dans les dunes, au sud de cette longue bande de sable qui court de Bayonne à l’embouchure de la Gironde. Capbreton était un port très important au Moyen-Âge et la tradition rapporte que ses marins ramenaient déjà de la morue des Terres Neuves un siècle avant la découverte de l’Amérique. L’île de Cape Breton, en Nouvelle-Ecosse, aux Etats-Unis, qui porte un des noms européens les plus anciens du continent américain, n’a rien à voir avec la Bretagne et tout avec ce port de pêche du sud-ouest.
Les marins Basques et Gascons avaient des traditions de chasse à la baleine dont l’origine scandinave ne fait aucun doute. Marcel Hérubel[i] pensait que des chasseurs venus de Normandie au 11e siècle ont initié les indigènes à cette pratique. C’était une possibilité, mais elle nous paraissait suspecte. Transmettre une technique prend du temps et il n’y a aucune mention de l’installation de chasseurs venus de Normandie sur le littoral gascon. Il existait une autre possibilité : ces traditions auraient pu avoir été transmises plus tôt, à l’occasion des invasions vikings. Cette intuition prit corps très rapidement. Le jour de notre arrivée, je rencontrais le propriétaire de la plus ancienne maison de Capbreton, dite « la maison de Henri IV ». Je lui demandais des explications sur le nom de Capbreton, un nom étrange sur cette côte sans cap ni Bretons. Il n’avait pas de réponse certaine. Je lui demandais si cela pouvait être un port viking. Alors, ce Capbretonnais me regarda avec étonnement : « C’est amusant ce que vous dites ! » Il m’expliqua alors une tradition locale, la « tradition de la Torrele ».
En décembre, les Capbretonnais érigent une tour en bois sur la place de l’église saint Nicolas. Le 24, au sortir de la messe, ils embrasent la tour. Cette tradition commémore une victoire des Capbretonnais sur les … Vikings.
[i] Marcel Hérubel, Baleines et baleiniers, Revue maritime, 1931.
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L'invasion oubliée.
Ci-contre. A l'occasion de l'effondrement de l'Empire romain, Bordeaux s'était recroquevillée derrière des remparts. Lors des invasions vikings, les Francs, sûr de leurs forces, ne disposaient d'aucune forteresse. Seules les vieilles cités ceinturées de remparts romains purent résister un temps aux envahisseurs. Celles-ci tombées, plus rien ne pouvait arrêter les hommes du nord.
Depuis tout petit, je savais que les Vikings avaient remonté l’Adour et attaqué Bayonne et Dax. Trente ans plus tard, je commençais à lire sur la question, essentiellement des auteurs du 19e siècle.
Les Vikings n’avaient pas seulement attaqué Bayonne (Lapurdum à l’époque) et Dax, mais aussi Mont-de-marsan, Saint-Sever, Tartas, Aire dans les Landes, Eauze, Lectoure, Condom, Auch dans le Gers, Sos en Tarn-et-Garonne, Bazas en Gironde. Ils avaient également dévasté le piémont pyrénéen s’emparant de Lescar, Oloron, Tarbes, Saint-Bertrand-de-Comminges et Saint-Lizier situé à 250 kilomètres de l’océan…
Ces textes n’évoquent pas d’otages, de rançons ou de Danegeld –de l’argent extorqué, les exactions qui accompagnent habituellement les raids vikings. Ils décrivent autre chose, une attaque générale et massive. C’est à cette époque que la Gascogne sombre dans un trou noir historique et que l’on constate la disparition de toutes les structures héritées de la société gallo-romaine. Cependant, aucun chercheur ne fait le lien entre ce trou noir et l’attaque viking. La croyance commune est : « il n’est pas possible que les Vikings, de vulgaires pirates, aient pu réussir à anéantir si rapidement et si définitivement une civilisation aussi fière et ancienne que la nôtre ? Quelque chose d’autre a dû arriver ! ». Quoi ? Personne ne sait.
Un pays de Cocagne
Ci-contre. La Gascogne est une terre privilégiée qui a toujours attiré vacanciers, retraités et envahisseurs. Les Vikings ne pouvaient que tomber sous son charme.
La Gascogne était considérée à l’époque romaine comme une des plus belles régions de l’Empire. Sa terre riche et vallonnée associée à un climat doux donnait des céréales aux lourds épis, des vignes chargées, de beaux fruits et de vertes prairies. Ses rivières navigables étaient poissonneuses, ses montagnes riches en minerais en en sel, ses vastes forêts étaient giboyeuses et la mer leur apportait épaves et baleines … En fait, la Gascogne a longtemps été considérée comme un pays de Cocagne.
Les vikings aimaient le vin et le soleil et leur installation en Gascogne n’a rien de surprenant. Cette conquête explique non seulement les combats au sud de la Loire, mais également les combats dans le Nord de la France. Les Vikings, c’est une constante qui apparaît lorsqu’on analyse les étapes de l’invasion, attaquaient en Neustrie dès qu’ils étaient en difficulté en Aquitaine. Par exemple, lorsque Nominoé, leur allié breton, est assassiné en 850 affaiblissant leurs positions sur la Loire, aussitôt Asgeir lance une offensive sur la Seine. Cette stratégie d’attaquer dans le nord pour protéger leurs possessions au sud explique la plupart des péripéties des invasions, mais pas toutes. Par exemple, la conquête de la Gascogne n’explique pas les expéditions de 844 et 859 en Méditerranée. Que pouvait bien faire en Méditerranée, Björn, le chef de l’invasion ? Quel pouvait bien être l’objectif de ce roi-commerçant dans cette mer, centre du commerce international depuis des millénaires ?
A l’évidence, au-delà de la Gascogne, c’est le commerce méditerranéen qui attire les Hommes du Nord.