La Méditerranée, objectif commercial des Vikings.
Ci-contre. La balance portative est un symbole du viking tout autant que sa hache. Avant de devenir des Vikings, les commerçants et marins scandinaves longeaient nos côtes depuis de nombreuses années. Exposition Barbaricum, Lund, 2007. Photo J.Supéry
Tous les auteurs le disent. Les Scandinaves étaient commerçants avant les invasions. Ils étaient commerçants après les invasions. Logiquement, les Vikings ont été commerçants pendant les invasions. Effectivement partout, les Vikings se sont adonnés au commerce : en Irlande, en Angleterre, en Russie, partout sauf en France… Ainsi Lucien Musset écrit : « Personnellement, nous ne croyons pas à la prépondérance du commerce avant la fin du 11e siècle[1]”. L’exception historique française nous semble de plus en plus suspecte et difficile à défendre.
[1]Cf Lucien Musset « Les Scandinaves et l'Ouest du continent européen » in « Les Vikings : Les Scandinaves et l'Europe 800-1200 » Exposition du Grand Palais, 2 avril-12 juillet 1992. p 88
Au-delà de la Gascogne, le commerce méditerranéen.
Ci-contre. Les Lions de marbre trônant à l'entrée de l'arsenal de Venise furent ramenés du Pirée, le port d'Athènes, au 17e siècle. Des Scandinaves de passage ont laissé des inscriptions runiques encore visibles sur ceux-ci. Photo J. Supéry.
Les invasions et l’effondrement de l’empire romain détruisirent l’essentiel du commerce européen. Les routes du Rhône, du Danube, de la Volga furent coupées. Les Francs parvinrent à restaurer et protéger la route occidentale entre Méditerranée et Mer du Nord, qui devint l’axe commercial principal sur le continent. Les marchandises arrivaient à Marseille et Venise, remontaient vers le Rhin et la Meuse, puis rejoignaient Dorestad, la principale place commerciale franque sur la mer du Nord. Les Francs tentèrent d’étendre leur empire par la guerre et de le pacifier par la conversion. Charlemagne mena 17 campagnes contre les Saxons dans le nord de l’Allemagne, mais ne parvint pas à écraser la résistance saxonne, car chaque fois qu’ils sont vaincus, les Saxons se réfugient au Danemark et reviennent lorsque l’armée carolingienne s’est éloignée. Charlemagne tentera de conquérir le Danemark, mais échouera. Charlemagne décida alors d’organiser une sorte de blocus commercial sur les marchandises provenant de Méditerranée. Cela était aisé puisque la route Rhône-Meuse traversait l’Empire. Une telle pression est insupportable pour les Scandinaves, menacés d’asphyxie économique.
Très tôt, ils essaient de créer leur propre route commerciale. Les Svears traversent la plaine russe pour atteindre la Mer Noire. Les Danois font leur chemin le long des côtes atlantiques. Cette route est ouverte très tôt et explique les présences de Vikings aux Asturies dès 795, à Noirmoutier en 799, à Pampelune en 816, en Biscaye en 823… Les Danois ont atteint l’Espagne où ils commercent avec les Sarrasins. Ils achètent soieries, parfums, bijoux, épices; ils proposent de l’ivoire, des fourrures, de l’ambre, du miel, mais ces marchandises intéressent peu les Sarrasins et ne suffisent pas à équilibrer leur balance commerciale. Ils doivent trouver autre chose, une marchandise intéressante pour les Sarrasins. Charlemagne et Louis le Pieux vont leur offrir cette marchandise.
Dans l’Empire franc, la Christianisation se poursuit. Charlemagne et son fils Louis le Pieux multiplient les interdictions autour de la traite des esclaves, contraire au dogme de l’Eglise. Bientôt, ces interdictions ajoutées à la fin des guerres carolingiennes assèchent le commerce qui affluait à Lyon avant de descendre le Rhône, puis de rejoindre les ports espagnols de Tortose et Valence, à l’époque premiers acheteurs d’esclaves en Occident. La traite prit fin dans l’Empire. Ce fut un grand succès pour le monde chrétien. Mais cette politique ouvrit les portes à l’ère viking.
Les Sarrasins avaient toujours besoin d’esclaves. Comme les Francs abandonnaient ce marché, les Danois le récupérèrent. Ils avaient les acheteurs, ils avaient la flotte. Il leur manquait juste des esclaves, c’était un jeu d’enfants pour ces guerriers de se les procurer. Ce fut le début des invasions. Dans les îles britanniques dès 793, puis dans l’empire après 834. La traite des esclaves fut le seul moyen que trouvèrent les Danois pour équilibrer leur commerce avec les Sarrasins.
Ci-dessus. Cette peinture de Sergei Vasilyevich Ivanov (1864-1910) évoque les marchands vikings en Russie. Les Vikings n'entravaient pas les esclaves avec des chaînes, trop coûteuses, mais avec des jougs. C'est la raison pour laquelle on a découvert si peu de chaînes témoignant de l'activité commerciale principale des vikings.
La Gascogne, un raccourci vers la mer intérieure.
Ci-contre. Cette photo de l'isthme pyrénéen permet de visualiser les routes empruntées par les commerçants vikings. Jusque vers 825, ils passaient au sud des Pyrénées ; après 840, ils passent par la Gascogne. On constate qu'ils franchissent les Pyrénées principalement par les cols orientaux (cols de Bonaigua et de Puymorens) qui ouvrent sur Barcelone et Tortose. Les cols occidentaux (Ibaneta, Somport et Pourtalet) sont en effet entre les mains des Pampelonais, alliés historiques des Gascons.
Normalement, pour atteindre la Méditerranée, les flottes vikings auraient dû contourner la péninsule ibérique, puis traverser Gibraltar. Mais c’était dangereux. Passer le Cap Finistère en Galice dans une des mers les plus dures du monde représentait une grande difficulté. Ensuite, naviguer le long d’une côte où aucune île ne pouvait servir de refuge constituait une deuxième difficulté. Enfin, l'émir de Cordoue n’avait aucune envie de voir ces commerçants prospérer et court-circuiter son royaume. Dès 845, il avait mis à l’eau une flotte destinée à contrer les Danois. La route par Gibraltar restait praticable pour une flotte de guerre mue par de puissants avirons capable d’échapper à des poursuivants, mais certainement pas pour une flotte de commerce dépendant des vents pour progresser. La route commerciale par Gibraltar était virtuellement impraticable.
Alors, le clan décida d’atteindre Mare Nostrum par l’isthme pyrénéen. Les convois marchands arrivaient à la ria de Mundaka, près de Bilbao, ils longeaient le versant sud de la chaine pyrénéenne, traversant Pampelune, Huesca, Lérida et atteignaient Tortose, à l’embouchure de l’Ebre.
Cette route explique la présence viking à Pampelune en 816 où on les voit combattre aux côtés des Pampelonais contre les Sarrasins. En 825, leur comptoir de la Mundaka est anéanti par les Sarrasins. La route est coupée. Il leur faut créer une nouvelle route, plus sûre. Celle-ci ne passera pas au sud des Pyrénées, mais au nord, en Aquitaine, dans l’Empire carolingien dont le dernier empereur était en train de s’éteindre. Ils lancèrent leur offensive en 840. La guerre avait commencé, non pas sur la Seine, mais sur le fleuve le plus excentré de l’Empire, l’Adour en Gascogne.