L'Aquitaine viking

  • Des Vikings sous-estimés ?
  • Une guerre Viking ?
  • La Gascogne, objectif politique.
  • La Méditerranée, objectif commercial.
  • La Gascogne, colonie viking ?
  • Le legs viking.
  • La toponymie scandinave.
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Une guerre viking ?

Ci-contre. Contrairement à ce qu'évoque ce dessin, les Vikings ne dressaient pas la tente pendant la navigation : le pont devait être dégagé pour la manoeuvre. Les tentes n’étaient dressées que lorsque le navire était au mouillage. Viking réalisant un raid à travers la Mer du Nord, dessin Albert Sebille (1874-1953)

Parler de guerre à propos des invasions vikings est une hérésie. Tous les étudiants en Histoire vous le répèteront consciencieusement: «  Les Vikings étaient de vulgaires bandits de grands chemins ». On veut nous faire croire qu'ils ont écrasé Charles le Chauve, ravagé la Frise et la Neustrie, colonisé la Normandie, envahi la Bretagne, dépeuplé la Gascogne, désolé la vallée du Rhône entre 835 et 911, uniquement parce qu'ils bénéficiaient de bateaux remarquables, de l'effet de surprise... et de la médiocrité des successeurs de Charlemagne. Peut-on croire un instant que les plus grands chefs de guerre francs ne se sont pas mobilisés pour tenter de juguler le déferlement scandinave ? Robert le Fort et Rannoux de Poitiers, les plus grands chefs militaires francs, étaient-ils tellement piètres soldats qu'ils trouvèrent la mort le même jour dans une bataille qu'ils ne pouvaient pas perdre ?

De bout en bout, les Francs ont été surclassés. Ce n'est pas en raison de la médiocrité de leurs chefs, mais en raison la supériorité de leur adversaire. Croire que des soudards analphabètes débarqués de leurs navires ont pu à ce point dominer nos ancêtres, c'est vraiment prendre nos anciens pour des incapables, ce qu'ils n'étaient pas. Si les Vikings ont pu causer autant de dégâts, c'est parce qu'ils ont appliqué une stratégie mûrement réfléchie par des chefs, rigoureusement appliquée par une armée, et remarquablement menée par des stratèges exceptionnels. L'épithète n'a rien d'exagéré. A la différence des Francs, les Vikings choisissaient pour chefs les plus remarquables d'entre eux et non les fils de leurs rois.





Un clan de Saekonungar

Ci-contre. Cette gravure du 19e s. est intéressante. L'artiste a représenté un corbeau sur le pavillon du navire amiral. Le corbeau est à plusieurs reprises évoqué durant les invasions. Certains pensent que le corbeau pourrait être un symbole utilisé par tous les clans qui déferlèrent sur la France. Nous ne partageons pas cette lecture. En effet, si tel est le cas, la bannière perdrait beaucoup de son intérêt. Nous pensons que la raison pour laquelle le corbeau est si commun en France, c'est tout simplement parce qu'un seul et même clan combattait partout en France et en Angleterre. Il pourrait s'agir du clan des Ynglingar.

Parmi les éléments qui ont convaincu les chercheurs que les Vikings étaient divisés, il y a la « compétition entre les chefs ». On peut lire dans les ouvrages traitant des invasions que les chefs qui attaquèrent la France à tour de rôle étaient concurrents, rivaux, passant des alliances de temps en temps, mais se querellant aussi. C’est étrange.Les chefs qui ravagèrent la France entre 840 et 865 se nommaient Ragnar, Asgeir, Björn, Hastein, Godfrid, Sygtrygg et Veland. Selon Dudon de Saint-Quentin et Guillaume de Jumièges, Ragnar était le père de Björn Côte-de-Fer et Hastein son « gouverneur ». Ce texte signifie que ces chefs appartenaient à un même clan… D’autres textes confirment ces liens. Quant à Godfrid et Sygtrygg qui arrivèrent en France en 851, le premier rejoignit Hastein sur la Loire dès 852 et le second épaula Björn sur la Seine en 855. Leur arrivée s’apparente plus à l’arrivée de renforts, qu’à celle de concurrents. Aussitôt que les invasions cessent en France, l’Angleterre est envahie en 866 par Ivar, Halfdan et Ubbe, connus pour être les fils de Ragnar. Ils appartiennent au clan qui a ravagé la France entre 840 et 865. Ces éléments suggèrent très fortement une unité de commandement.

Un jour, je demandai à un grand spécialiste français qui venait d’écrire un ouvrage consacré à Ragnar et à son clan, pourquoi il considérait encore les Vikings comme des pillards.

Je lui expliquai ma question : 

« Tous les textes que vous mentionnez nous disent que Ragnar, Björn, Hastein, Asgeir appartenaient tous au même clan. Pourquoi considérez-vous ces chefs comme concurrents ?

-          Les textes en question sont suspects. On ne peut pas les prendre pour argent comptant.

-          Bien sûr, mais ils existent et on ne peut pas les ignorer non plus. Pourquoi privilégier l’hypothèse qu’ils n’étaient que des pillards –alors qu’aucun texte ne le prouve— et rejeter l’idée qu’ils auraient pu constituer une armée –alors qu’il existe des textes le suggérant ? Pourquoi refuser d’envisager l’autre possibilité ? »

Il resta silencieux. Il n’avait pas de réponse.

Les Vikings obéissant à des chefs membres d’un même clan, il est logique d’en déduire qu’ils faisaient partie d’une armée. Or, qui dit armée, dit stratégie. Or, aussi étonnant que cela puisse paraître, jamais aucun chercheur n’a envisagé la possibilité –pourtant suggérée par les texte-- que les Vikings appartenaient une armée, ni cherché à comprendre leur stratégie et leurs objectifs. 


La flotte d'invasion.

Ci-contre. Comme Guillaume le Conquérant, les chefs à la tête de l'invasion ont vraisemblablement ordonné la construction de la flotte de guerre qui allait mettre la francie occidentale à genoux. Or, cette flotte n'a pas été construite en Scandinavie, mais dans des régions où les forêts de chênes abondaient, probablement sur les pourtours du Golfe de Gascogne. Extrait de la Tapisserie de Bayeux.

Jusqu’à présent, les flottes vikings étaient considérées comme le résultat de la coalition de plusieurs flottes locales, dont les chefs étaient avides de prendre leur part du butin. Elles auraient été le résultat d’une sorte de Leidang primitif. A la fin de la période viking, le Leidang obligeait chaque province –ou clan- à construire, équiper et entretenir des navires de guerre. Quand le roi avait besoin d’une flotte de guerre, chaque clan envoyait sa flotte se joindre à la flotte royale.  Une telle organisation suppose une structure politique. Or, une telle structure n’existait pas lorsque les invasions commencèrent. L’hypothèse d’une flotte coalisée est très douteuse.

Les flottes d’invasion pouvaient également résulter d’un autre type d’effort, moins collectif. Lorsque Guillaume le Conquérant prépara l’invasion de l’Angleterre, il construisit sa propre flotte de guerre. Il n’est pas exclu que le clan à la tête de l’invasion ait procédé de la sorte. Plusieurs raisons logiques militent en faveur d’un tel effort. D’abord, organiser une flotte confédérée dont les commandants sont autant de chefs de clans peut rapidement générer de nombreux problèmes de rivalité et occasionner des négociations à répétition. Or, les envahisseurs, évoluant en territoire ennemi, ne pouvaient pas prendre le risque d’une quelconque cacophonie  face aux armées franques. Ils devaient être unis et dévoués à leur seul commandant en chef. Ensuite, au début des invasions, les marchands scandinaves disposent essentiellement de navires de transport, des kauskip –Knörr et Byrding--. Les bateaux de guerre –langskip—sont chers avec leurs équipages importants et inutiles en temps de paix. Bien sûr, les chefs avaient quelques navires de guerre capables de remonter les fleuves, mais certainement pas en nombre suffisant pour bousculer les Francs. Les Vikings durent construire une flotte de guerre suffisante non seulement pour vaincre les Francs, mais aussi pénétrer en Méditerranée. Or, il est plus simple de construire 60 navires dans un chantier naval bien organisé que dans 10 ou 20 chantiers navals éparpillés. Enfin, si vous voulez une flotte efficace, les navires doivent être identiques, composés d’équipages équivalents, à même de franchir les mêmes obstacles, cela afin de faciliter leur navigation --ils avancent à la même vitesse-- et leur approvisionnement --ils consomment la même quantité de denrées. La meilleure façon de constituer une flotte homogène est d’en décider la construction à grande échelle. Or, les Vikings qui avaient pillé Dorestad, Anvers et Witla en 835 avaient les moyens financiers et humains de mettre en chantier une telle flotte.

Pour construire cette flotte, les Vikings avaient besoin de très grands chênes. Or, les vieux chênes étaient devenus rares ou difficiles d’accès en Scandinavie et surtout, ils étaient utiles à ceux qui restaient au pays. La flotte d’invasion dut être construite hors de Scandinavie. Nous pensons qu’elle a été construite en Aquitaine à l’époque couvertes de chênaies inexploitées.

Imaginons un instant, que les Vikings n’ont possédé qu’une seule flotte. A l’évidence, cette flotte opérait sous les ordres de différents chefs. Il y a une explication. Il semblerait que chaque chef était en charge d’un territoire différent. Björn en Gascogne, Asgeir en Aquitaine, Hastein en Bretagne, Sygtrygg en Neustrie, Godfrid en Frise et plus tard Ivarr, Halfdan et Ubbe en Angleterre. Chaque chef utilisait la flotte quand il en avait besoin. C’était toujours la même flotte qui s’illustrait en Manche, dans le Golfe de Gascogne et en Méditerranée. Cette flotte obéissait bien aux Saekonungar –Rois des Mers- dont nous parlent les textes. Ils appartenaient tous au même clan.

Cette lecture d’une flotte unique explique pourquoi on ne voit jamais deux flottes opérer simultanément. Cette flotte était au service d’une stratégie qui visait des objectifs suffisamment importants pour justifier des décennies d’invasions.


Le tabou de la guerre.

Ci-contre. Prise de Paris par Ragnar en 845. Gravure sur bois dessinée par Eriz et gravée par V. Stablo, 1881.


Nous avons vu des armées Vikings écraser des armées franques sur le champ de bataille. Par ailleurs, la taille croissante de la flotte apparaissant sur la Seine –120 navires en 845, 252 en 851, 500 en 865, 700 en 885—témoigne d’un effort militaire continu. Pourtant, certains refusent toute idée d’une attaque organisée. Pourquoi ?

Nous pensons que dès le début des invasions et encore aujourd’hui, des raisons idéologiques ont interdit d’évoquer une guerre viking.
Lorsqu’on évoque armée, chefs, stratégie et objectifs, on évoque une guerre. Or, une guerre a deux fins possibles : la victoire et la défaite. A l’évidence, les Francs ne pouvaient pas parler de victoire face aux Vikings. La seule manière d'éliminer le mot « défaite » est de bannir le mot « guerre ». Admettre que les invasions vikings étaient une guerre, c’est admettre que non seulement les Francs ont été vaincus, mais aussi que la resplendissante civilisation chrétienne a été submergée par un ennemi païen. Une telle défaite idéologique était inconcevable à l’époque. C’est, à notre avis, la raison pour laquelle les invasions vikings ont été et sont encore sous-estimées en Europe aujourd’hui. Notre position est certes clairement iconoclaste, mais elle se défend.


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